Vers une vraie monnaie souveraine

Réserves fractionnaires et monnaie pleine : un rappel
D’après l’enseignement universitaire [1] on note deux étapes ayant amené à un système monétaire à réserves fractionnaires. Vers 1655, à Londres et Amsterdam, les orfèvres qui avaient l’habitude d’attester les dépôts d’or des nobles et des riches marchands dans leurs coffres par des certificats de dépôts nominatifs, commencent à émettre ces certificats en valeurs rondes et « au porteur » en les rendant anonymes. Ces certificats purent donc servir de moyens de paiement en passant de main en main.
Mais très vite, vers 1670, les orfèvres s’aperçurent que les détenteurs de ces certificats, accordant une grande confiance aux orfèvres, ne demandent qu’assez rarement la transformation de leurs certificats en or. Les orfèvres commencent à émettre, contre intérêts, plus de certificats qu’ils ne détiennent d’or. Ces certificats tout à fait identiques aux certificats constatant de véritables dépôts servent donc à payer les dettes, et deviennent de la « monnaie » crée sans contrepartie véritable. Les orfèvres deviennent des banquiers au sens moderne du terme, prêtant ce qu’ils ne disposent pas : ils « créent » littéralement la monnaie en « monétisant » des reconnaissances de dette ou des hypothèques. Leurs réserves (l’or dans leur coffre) sont fractionnaires par rapport au montant des certificats émis. C’est de là que vient le terme « réserves fractionnaires »

Système à réserves fractionnaires
Aujourd’hui, le monde entier fonctionne sur ce système, la monnaie centrale ayant remplacée l’or et l’État (par sa Banque Centrale) étant le garant de cette monnaie centrale.

Pour faciliter la compréhension de ce qui suit, nous allons garder le terme de monnaie centrale et allons utiliser le terme « argent » pour signifier la monnaie produite par les banquiers .
Il faut bien que le lecteur admette une chose que savent tous les économistes : lorsque vous avez besoin d’argent et que vous frappez à la porte d’un banquier, celui-ci, en contrepartie de garanties que vous lui apportez (caution, reconnaissance de dette, obligation, hypothèque, nantissement, etc…) ne va pas, pour vous prêter, puiser dans sa caisse ou dans les comptes d’autres déposants. Non ! il va créer « ex nihilo » cet argent en l’inscrivant sur votre compte bancaire : cet argent n’existait tout simplement pas 1 seconde avant. Cette « monétisation » consiste donc en l’inscription simultanée, au bilan de la banque, d’une reconnaissance de dette à l’actif et d’argent à leur passif, sur le compte du bénéficiaire du crédit. Les économistes disent que « ce sont les crédits qui forment les dépôts, et non pas les dépôts qui permettent les crédits »[3]

Lorsque le crédit est remboursé, majoré de l’intérêt, l’argent qui avait été créé par la banque est détruit. L’intérêt est donc le bénéfice de la banque.
Bien sur les banques sont limitées par un certain nombre de règles dites « prudentielles » (mais nous savons tous comment la comptabilité bien comprise permet souvent de passer outre). Ces règles sont :

– la banque doit disposer de monnaie centrale à hauteur (dans la zone euro) de 1% des crédits qu’elle accorde : ce sont les « réserves obligatoires ».

– la banque doit pouvoir satisfaire, en l’achetant avec de la monnaie centrale, la demande d’espèces de ses clients (au guichet ou par prélèvement de Carte Bancaire) ; ceci représente sensiblement 15% des dépôts.

– la banque doit pouvoir satisfaire, toujours en monnaie centrale, des dettes envers ses concurrentes, les compensations interbancaires (au niveau de toutes les banques prises dans leur ensemble ce montant est de zéro)

– Les règlementations (Bâle III) leurs imposent de disposer de 8% de fonds propres par rapport aux crédits qu’elles ont en cours
Bon an mal an les banques créent en définitive de 3 à 6 fois la « monnaie centrale (en y incluant les espèces) [4] , mais on a vu des banques multipliant plus de 20 fois leurs disponibilités en monnaie centrale : il n’y a pas assez de monnaie centrale (garantie par l’État) en cas de demande importante ou de « bank run ». De plus les banques peuvent, pour compte propre, payer leurs frais ou leurs investissements, créer l’argent qui va leur servir à spéculer et créer des bulles, ne pas accorder des crédits selon leur bon vouloir donc « briser » la croissance ou à l’inverse augmenter considérablement la quantité d’argent en circulation créant ainsi de l’inflation.
La création monétaire est, dans le système bancaire à réserves fractionnaires, totalement incontrôlable et avec elle ses effets induits sur les différents aspects du système économique et financier. Les banques ont trop besoin de maximiser les profits et trop de pouvoir que leur donne cette capacité de création d’argent ex-nihilo.
En résumé, la création monétaire par le crédit bancaire est une formidable machine à distribuer de « faux droits » et des « revenus non gagnés » ainsi qu’à creuser des inégalités de revenus et de patrimoines sans aucun rapport avec les contributions réelles des individus à la création de richesses réelles.
Du système à réserves fractionnaires à la « monnaie pleine »
Depuis fort longtemps, mais en particulier depuis Fisher (1936) et plus près de nous Allais, de nombreux économistes (entre autres : Walras, Mises, Tobin, Minsky, Simons, Friedman, et dernièrement Kumhof et Benes du FMI) ont dénoncé ce système à réserves fractionnaires ayant amené à plus de 20 crises monétaires et financières depuis 1980. Ils ont proposé, sous une forme ou une autre, d’interdire aux banques commerciales de créer de « l’argent de crédit » et de réserver l’émission monétaire à la seule banque centrale (la Banque de France en ce qui nous concerne) : c’est ce qu’on appelle la « monnaie pleine » [5]
Dans la pratique, du jour au lendemain, si la décision était prise, les comptes bancaires de chacun d’entre nous passeraient hors bilan des banques et notre argent disponible (celui de nos comptes bancaires) serait ainsi totalement considéré comme de la monnaie centrale et ainsi garanti par l’État (et donc par la collectivité). Votre banque ou le « gestionnaire » que vous choisiriez se contentant de tenir la comptabilité des échanges commerciaux et individuels.
Le financement de l’économie serait assuré par l’épargne (les banques devenant intermédiaires percevront leurs honoraires sur ce travail d’intermédiation) et des emprunts éventuels à la Banque de France ou sur le « marché monétaire » si nécessaire.

Les avantages sont nombreux : stabilité systémique, régularité de la croissance, efficacité économique et équité sociale.
Cette proposition aujourd’hui à l’étude par le gouvernement Islandais (voir l’article de Laurent Herblay ), par les Anglais de « monetative », par les Suisses de « Vollgeld Initiative » , etc., remédierait aux risques inhérents à « l’argent-dette ». Chaque année le complément de masse monétaire souhaitée [6], émis sans dette ni intérêts par la Banque de France , viendrait abonder le compte du Trésor Public, permettant par exemple le financement de la transition écologique et énergétique, le payement des intérêts de la dette, le déficit primaire ou le remboursement d’une part de la dette.

Puis cette monnaie sans intérêts, ne devant jamais plus être remboursée [7] circulera et diffusera dans l’économie dans un nombre de cycles sans fin, une partie prêtée par les épargnants aux emprunteurs permettant de financer les besoins de crédits privés .
Il est peu probable qu’un tel système qui sous entends une « monnaie souveraine » puisse être accepté à l’unanimité par les 19 pays de la zone euro, sauf si la terrible crise financière qui ne va pas manquer de se produire un moment ou un autre, force tous ces pays à revoir leurs dogmes ultra libéraux sur ces questions. En attendant, la France pourrait ainsi montrer ses choix souverains en décidant seule d’appliquer sur son territoire la « monnaie pleine »
A-J Holbecq
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Notes
[1] Économie monétaire et financière – Collection Grand Amphi – ed Bréal
[2] Les économistes utilisent les termes « monnaie centrale » pour définir la monnaie électronique émise par les Banques Centrales et le terme « espèces » pour définir la monnaie papier aussi « monnaie manuelle » pour définir les billets de banque qu’ils sont les seuls, par la loi, à pouvoir produire. Les banques commerciales, dites de « second rang » peuvent produire une seule monnaie électronique (ou scripturale), celle dont les « agents non bancaires » (les ménages, les entreprises, les administrations) se servent et qu’ici nous allons appeler « argent » pour faciliter la différenciation.
[3] Lorsque cet argent est créé, l’emprunteur va le faire circuler en payant ses achats ; il se retrouve donc sur d’autres comptes bancaires. Certains des bénéficiaires n’ont pas besoin immédiat de cet argent et vont donc proposer au banquier de prêter leur épargne. Donc, le banquier va jouer un second rôle, celui d’intermédiaire entre un épargnant et un emprunteur. On considère ainsi que 40% des prêts (qui ne sont pas à proprement parler des « crédits ») sont issus de l’épargne (qui elle-même est nécessairement issue de la création monétaire, de même que la détention d’espèces)
[4] On parle parfois de « coefficient multiplicateur » mais il faut se méfier de ce terme, car in fine, les banques font plutôt ce qu’elles veulent et c’est bien les banques centrales qui sont obligées de suivre dans leur émission de monnaie centrale pour éviter une crise dite de « liquidités ».
[5] Plusieurs dénominations existent : 100% monnaie, Système Monétaire A Réserves Totales. Le « narrow banking » y fait également référence. Toutes, mêmes lorsque les mises en œuvres techniques diffèrent, aboutissent au résultat décrit dans cet article.
[6] On peut estimer un montant raisonnable de 100 milliards par an
[7] La régulation à la baisse (si nécessaire) de la masse monétaire peut être réalisée par des recettes du Trésor Public qui ne seraient pas remises en circulation dans l’économie mais rendue à la Banque de France