La monnaie et les crises financières : version résumée en 3 pages

La version intégrale est sur http://mjulier.free.fr/monnaie
Michel Julier, le 12 février 2010.

D'où sort la monnaie?

À une époque, la monnaie était trouvée plutôt que créée: coquillages dans des sociétés primitives, ou métaux précieux (comme l'or) dans une bonne partie du monde moderne jusqu'au 18e siècle.
Puis elle a été émise par des banques centrales et échangeable contre une certaine masse d'or. Cette époque est révolue, aujourd'hui la monnaie correspond simplement à une dette, de plusieurs types:
  • monnaie permanente publique: lorsque l'État s'endette auprès de la Banque Centrale dont il est propriétaire, les intérêts qu'il paye lui reviennent, et il n'a donc aucune raison de rembourser sa dette: tout se passe comme s'il avait utilisé une « planche à billets ». Cette monnaie est interdite en France depuis 1973, et dans la zone Euro depuis Maastricht. La disparition de la monnaie permanente émise par l'État est la cause de nombreux problèmes.
  • monnaie d'endettement centrale: quand une banque privée emprunte de l'argent à la Banque Centrale (ce qui s'appelle le refinancement), elle paye des intérêts jusqu'au moment où elle a remboursé la Banque Centrale. Les banques peuvent retirer, sous forme de billets, la monnaie centrale dont elles disposent sur leur compte ouvert à la Banque Centrale.
  • monnaie d'endettement bancaire (ou monnaie scripturale): quand un particulier ou une entreprise prend un crédit bancaire, la banque inscrit simplement le montant demandé sur le compte de l'emprunteur. Elle fabrique donc de la monnaie par simple écriture. C'est de loin la forme la plus abondante de monnaie (plus de 80% du total, dans la zone Euro).
Les banques privées créent donc 80% de l'argent ! Cependant deux règles sont censées limiter la création monétaire (émission d'argent) par les banques:
  1. Les taux d'intérêt: chaque banque doit disposer, sur son compte à la Banque Centrale, de 2% (en Europe) du montant des comptes courants qu'elle tient. Pour ces « réserves obligatoires », et pour les billets demandés par ses clients, elle paye un prix fixé par le taux d'intérêt de la Banque Centrale, ce qui rend la création de monnaie plus ou moins coûteuse.
  2. Le ratio de solvabilité: les fonds propres de chaque banque (ce qui correspond au capital initial et aux bénéfices réinvestis chaque année) doivent correspondre à une certaine proportion (8%, dans la zone Euro) de l'ensemble des crédits accordés par cette banque. Mais la complexité des produits financiers rend très ardu le calcul réel des fonds propres.

La monnaie d'endettement: un système instable.

La monnaie d'endettement est instable, car liée à l'endettement et donc à la confiance dans la bonne santé de l'économie. En période d'euphorie, les crédits augmentent, et donc la masse monétaire et l'activité économique, ce qui provoque une surchauffe (surinvestissements, inflation). En période de crise, l'inverse se passe, c'est une déflation (chômage, marges rognées, faillites, salaires en berne,...).
Pour lutter contre des crises, les gouvernements tentent des politiques « contracycliques »: dépenser très fortement en période de disette fiscale, puis casser les reprises trop fortes. C'est une stratégie très difficile à doser et catastrophique en cas d'échec.
La création de monnaie permanente (émission d'argent par l'État) rendrait l'économie plus stable, car l'argent excédentaire en cas de crise encouragerait automatiquement les mouvements de reprise. En outre ce serait un moyen de réduire la dette de l'État (qui, en France, augmente de façon continue depuis qu'en 1973 il a été interdit à l'État d'emprunter à la Banque Centrale). Pour que cela ne se traduise pas par un excédent de monnaie en circulation, il serait utile de restreindre simultanément la création de monnaie par les banques, par exemple en passant le taux de réserves obligatoires à 100%, ce qui simplifierait en outre grandement le contrôle de leurs activités.

Capitalisme et augmentation des inégalités

Les riches prêtent, contre intérêts, l'argent dont ils n'ont pas besoin, tandis que les pauvres n'ont souvent pas d'autre choix que d'emprunter pour se loger ou démarrer une activité économique. Ceci aboutit intrinsèquement à l'augmentation exponentielle du patrimoine des riches, et donc à une crise certaine, dès lors qu'il est légal de prêter de l'argent contre intérêts. Comment alors éviter la crise?
Par la croissance économique: si elle est plus rapide que la fructification du capital, le système reste stable. Mais le 19e siècle a prouvé que c'était illusoire. Aujourd'hui, face aux limites physiques du monde, une forte croissance n'est plus, de toute façon, ni possible, ni souhaitable.
Par la fiscalité: une méthode éprouvée pour redistribuer les richesses et pratiquée depuis des millénaires. L'accumulation du capital est efficacement stoppée par un impôt sur le capital (supérieure à la rémunération du capital) ou un taux confiscatoire sur les très hauts revenus (salaire maximum).
Par l'inflation: l'inflation est un impôt payé par ceux qui ont de l'argent à ceux qui en émettent (actuellement les banques, mais mieux vaudrait que ce soit l'État). Pendant les « 30 glorieuses », elle avait fait disparaître la classe des rentiers, au profit des classes productives.
Par la révolution: en désespoir de cause, les pauvres finissent par tenter de dépouiller les riches.

Des marchés fondamentalement instables

L'exubérance de la spéculation est inévitable, le prix des biens spéculatifs étant fixé en comparant d'autres biens. On aboutit alors à des évolutions erratiques des prix, par exemple dans l'immobilier.
L'exubérance des marchés financiers est encore pire, car la valeur des biens immatériels est presque impossible à estimer. Les financiers, qui créent des produits financiers de plus en plus complexes, aggravent cela. Au final, la finance est instable, fragile, et totalement incontrôlable.

La victoire des monétaristes (ou néolibéraux)

Le système de Bretton-Woods (1945-1971) a été vu comme un système monétaire basé sur l'or: dollar américain convertible en or, autres monnaies convertibles en dollar. Ce n'était pourtant pas le cas, ce fut une période d'abondante émission monétaire par les États: par les USA qui alimentaient les Banques Centrales du monde entier, par les autres États qui finançaient leur croissance.
À la chute de Bretton-Woods, les États ont renoncé à l'émission monétaire (en 1973 pour la France). La dette et le chômage ont suivi et n'ont jamais cessé. Le choc pétrolier n'a évidemment pas été la cause principale de ces bouleversement. Pendant quelques années, l'inflation restait élevée.
Les monétaristes (favorables à l'interdiction l'émission monétaire par les États) ont prétexté de la « stagflation » (stagnation + inflation) pour dire que l'inflation était la seule responsable des troubles économiques, et ils ont été écoutés. On a instauré l'austérité pour le peuple, et stoppé l'inflation, ce qui a permis depuis les années 1980 l'enrichissement sans limites des plus riches.

Les États à la solde des marchés financiers

Les États n'osent plus contrarier les marchés financiers: cela augmenterait la charge de leur dette. Ils en sont rendus à encourager les pratiques bancaires les plus douteuses pour continuer à alimenter l'économie par des endettements de plus en plus dangereux (comme les « subprime »). Ils renoncent à tout moyen d'action (redistribution, contrôle des paradis fiscaux, émission monétaire,...). Incompétence, corruption et copinage, manque de courage: il y a sans doute de multiples raisons.
La finance a gagné face à la démocratie: De Gaulle avait été loué pour son « la politique (…) ne se fait pas à la Corbeille », Édith Cresson fut conspuée pour son « La Bourse, j'en ai rien à cirer ».

La situation insoluble dans la zone Euro

Les traités européens interdisent l'émission monétaire par les États, et ils ne peuvent être modifiés qu'à l'unanimité des 27 États membres (dont certains hors zone Euro), ce qui semble inenvisageable. L'Europe est donc impuissante face à l'augmentation des dettes publiques, et aux inégalités croissantes entre pays (situation de la Grèce par exemple). Il pourrait être indispensable qu'un État abandonne l'Euro et réadopte l'émission monétaire pour que l'Europe sorte de cette impasse.

Les préalables à un système stable

L'environnement: il ne peut aucunement être opposé à l'économie, ce sont les lois économiques qui doivent être ajustées pour ne pas détruire l'environnement qui fait vivre les humains.
La paix dans le monde: le capitalisme mondialisé transfère au niveau mondial les inégalités déjà constatées à l'échelle d'un pays: sans régulation il mène à la guerre. Des traités internationaux et la reconnaissance de la souveraineté des États doivent protéger les intérêts de chaque pays. Pour l'Occident qui vit au dépens des richesses du Tiers-Monde, c'est évidemment difficile à admettre.

Comment réformer le système

La souveraineté monétaire: chaque pays doit maîtriser sa monnaie et pouvoir émettre sa propre monnaie. Des réserves obligatoires à 100% interdiraient la création de monnaie par les banques privées. Plusieurs règles peuvent être envisagées pour limiter la création de monnaie par l'État.
La dette publique: l'émission monétaire par l'État permettrait de rembourser une partie de la dette publique, et stabiliserait le système. Pour les pays pauvres endettés en monnaie étrangère, la faillite peut être la seule solution, mais pour la réussir ils doivent être auto-suffisants ou presque, au besoin au sein d'alliances régionales comme Bancosur (la Banque du Sud) en Amérique latine.
La décroissance: la croissance n'est pas éternelle, ni toujours souhaitable. L'économie doit pouvoir survivre à la décroissance, volontaire ou non. La redistribution sera alors encore plus indispensable.
L'inflation: méthode radicale pour lutter contre l'accumulation du capital, il serait dommage de s'en priver. L'hyperinflation serait certes désastreuse, mais les moyens de contrôle ne manquent pas.
Le chômage: si le pays est riche, il peut payer une population non productive (subventions culturelles,...). Mais la mutation écologique risque de demander énormément de bras pour cesser de détruire l'environnement: la « société sans travail » pourrait bien n'avoir été qu'un rêve transitoire.
La spéculation internationale sur les monnaies: un petit pays peut interdire l'utilisation de sa monnaie à l'étranger. Pour un grand pays, mieux vaut ne pas intervenir sur les marchés monétaires pour ne donner aucun angle d'attaque aux spéculateurs contre les monnaies. Le problème est délicat.
Les paradis fiscaux: sans même contrôler l'activité au sein des paradis fiscaux, tout État pourrait s'en prémunir en refusant de reconnaître, pour sa comptabilité, les activités qui y sont basées. Ceci rendrait très coûteux pour les banques et les entreprises l'utilisation de filiales off-shore.

Qui osera réformer le système?

La politique monétaire est méconnue par le public, maltraitée par les économistes, ignorée par les politiciens: la réforme aura du mal se faire.
Quelque soit l'orientation politique, peu de partis politiques ou d'associations semblent disposés à porter une vraie réforme.
Mais toute personne intelligente peut agir, quelque soient ses convictions, il suffit d'oser regarder la réalité en face.