« Théorie de la monnaie et de la banque » de J.A. Schumpeter (éd l’Harmattan – 2008)

Voici un extrait du tome 2 , intitulé « Théorie appliquée », pages 211 à 220. Seule différence: les présentations sous forme des bilans (qui sont, dans le livre, sous forme actif à gauche et passif à droite) sont ici "en ligne" .


Les "réserves" sont évidemment des réserves de monnaie centrale, disponibilités de la banque en banque centrale ou monnaie fiduciaire (espèces) déposées par un de ses client.
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Compléments pour l’étude de la monnaie et de la banque : L’expansion du crédit

Le processus de création des dépôts, souvent qualifié de « création de crédit », est fondamental pour comprendre la monnaie et la banque. Un examen complet de ce processus essentiel permet de percevoir la nature des dépôts à vue, des dépôts à terme ou d’épargne, la fonction des réserves et le rôle de la banque centrale.
Le problème de la création de crédit est habituellement présenté au néophyte sous l’aspect du paradoxe du système totalement « prêté », dans lequel les dépôts sont un multiple des réserves – un multiple égal à l’inverse du ratio de réserves – et dans lequel la banque individuelle, dont les dépôts sont aussi un multiple des réserves, ne peut pas, sur la base d’une augmentation donnée de ses réserves, étendre ses dépôts plus que d’un montant égal aux réserves extra excédentaires. La banque individuelle est dépourvue du pouvoir de « multiplier » les dépôts, bien que d’une manière ou d’une autre le système ait ce pouvoir et en réalité la banque individuelle, dans l’équilibre final, semble avoir multiplié les dépôts.
La succession des événements dans le système bancaire qui donne la clé du paradoxe est indiquée ci dessous :

(1) Banque A
Actif
Réserves :1000$
Passif
Dépôts:1000$

Si l’obligation de réserves est de 10%, la banque A possède des réserves excédentaires pour un montant de 900$ – cela signifie qu’elle peut faire face à un solde de compensation défavorable de 900$ et toujours satisfaire à l’obligation de réserves pour les 1000$ de dépôts avec lesquels elle a commencé.

(2) Banque A
Actif
Réserves 1000$
Inv., Prêts 900$
Passif
Dépôts 1900$

Ici est indiqué le processus par lequel les prêts et les investissements sont réalisés – des prêts par crédit du compte de dépôts étant accordés aux emprunteurs. Si une obligation était achetée par une banque pour être ajoutée à son portefeuille, le bilan présenterait une variante par rapport au précédent :

(2a)
Actif
Réserves: 1000$
Inv., Prêts: 900$
Passif
Dépôts: 1000$
Effets à payer 900$

Les effets à payer font référence aux moyens de paiement remis aux vendeurs des obligations.
Quand les effets sont présentés au paiement, ils sont annulés et remboursés par des réserves. Dans le cas (2), le dépôt issu du crédit de l’emprunteur est utilisé. Naturellement il n’a payé six pour cent sur son emprunt, qu’avec l’idée d’en utiliser le produit. Quand il établit des chèques sur son compte de dépôt, ces chèques sont remis à des individus ou des entreprises qui, en toute probabilité, sont dans une autre banque ou une autre ville. Ils déposent leurs chèques à leurs propres banques qui les présentent à la compensation pour paiement par la banque A. Si la banque A était en équilibre avant de faire ces prêts ou investissements – c’est-à-dire, avec un solde habituellement nul en moyenne auprès de la chambre de compensation -, les créances contre elle résultant de nouveaux prêts ou investissements généreraient un solde défavorable en chambre de compensation. Elle doit effectuer des paiements pour cet excès de créances contre elle par rapport à ses créances contre d’autres banques. Ses réserves sont réduites. Ainsi partant de la situation (2) comme de la situation (2a), nous en arrivons pour la banque A à ce qui suit :

(3)
Actif
Réserves :100$
Inv., Prêts: 900$
Passif
Dépôts :1000$

En fait les 900$ de réserves sont allés dans le reste du système bancaire. Ils peuvent être allés dans une seule banque ou dans de nombreuses banques, cela dépend de facteurs aussi évidents que le nombre d’emprunteurs qui ont reçu les dépôts, leur manière de les dépenser et des pratiques bancaires de ceux qui reçoivent les dépenses des emprunteurs initiaux.
Dans le cas le plus simple, les 900$ supplémentaires vont à une seule banque B:

(4) Banque B
Actif
Réserves : 900$
Passif
Dépôts :900$

Si la banque B considère le dépôt des 900$ supplémentaires comme une part normale et stable des moyens de circulation partagés avec la banque A, c’est-à-dire considère que sa part normale du marché bancaire a augmenté de 900$, elle reconnaît l’existence de réserves excédentaires pour un montant de 810$. Elle peut augmenter ses prêts et investissements et faire face à un solde de compensation défavorable qu’une telle augmentation entraîne. Ainsi l’étape suivante dans le processus est atteinte, lorsque la banque B réagit de la même manière, bien qu’à une échelle moindre, que la banque A en (2) à un excès de réserves.

(5) Banque B

Actif
Réserves: 900$
Invest.810$
Passif
Dépôts : 900$
Effets à payer : 810$

Au fur et à mesure que les effets, utilisés pour financer des investissements et tirés sur la banque elle même, sont présentés au paiement, les réserves se réduisent :

(6)Banque B
Actif
Réserves : 90$
Invest. : 810$
Passif
Dépôts :900$

Les 810$ de réserves utilisés pour payer les effets sont répartis dans le système bancaire. Ils peuvent être répartis entre de nombreuses banques. Dans le cas le plus simple, ils vont à une seule banque. Dès que cette banque C considère ces dépôts qui sont à l’origine de ces réserves comme stables, c’est-à-dire comme constituant sa part normale des moyens de circulation, elle reconnaît l’existence de réserves excédentaires et se développe.

(7) Banque C
Actif
Réserves : 810$
Passif
Dépôts : 810$
(8)Banque C
Actif
Réserves: 810$
Invest.: 729$
Passif
Dépôts :810$
Effets à payer: 729$

Après paiements des effets, la banque se trouve dans la situation suivante compte tenu de la séquence des opérations que nous suivons :

(9) Banque C
Actif
Réserves: 81$
Invest. : 729$
Passif
Dépôts : 810$

Les réserves utilisées pour effectuer le paiement réapparaissent dans la banque D :

(10) Banque D
Actif
Réserves : 729$
Passif
Dépôts: 729$

Dans la mesure où ces dépôts sont considérés comme stables, une expansion se produit avec l’achat de titres d’investissement :

(11) Banque D
Actif
Réserves : 729 $
Invest. : 656.10$
Passif
Dépôts: 729 $
Effets à payer : 656.10$
(12) Banque D
Actif
Réserves : 72.90$
Invest. : 656.10$

Passif
Dépôts: 729$

Le processus se poursuit jusqu’à ce que la vague de croissance, en diminution progressive, avoisine zéro. Lorsqu’une situation de stabilité et d’équilibre est atteinte, le total des nouveaux dépôts est égal à 10000$, le total des prêts et investissements est augmenté de 9000$. Pour l’ensemble du système bancaire, la situation sera la suivante :

Système bancaire

Actif
Réserves : 1000$
Prêts, Inv. :9000$
Passif
Dépôts : 10000$

La compréhension du mécanisme d’expansion présenté donne une idée du processus inverse de contraction, consécutif à une perte nette de réserves par le système bancaire, dans lequel chaque banque cède des placements pour combler son insuffisance de réserves. Une banque qui cède des titres de placement améliore sa propre position en réserves aux dépens des autres banques. Chaque transfert de réserves d’une banque à l’autre s’accompagne de la disparition de dépôts. Si une banque vend des titres à l’un de ses propres clients, les dépôts sont directement annulés ; si elle vend à une autre banque ou à un client d’une autre banque, il n’y a pas d’effet immédiat sur les dépôts de la banque vendeuse, mais la pression tenant à l’insuffisance de réserves est transférée de la banque vendeuse à l’autre banque.
Ainsi, nous partons de la situation (1) de la banque A qui a un dépôt de 1000$ en contrepartie d’actifs normalement alloués – des réserves au minimum légal et des prêts et des investissements au maximum.

(1) Banque A
Actif
Réserves : 100$
Prêts, Invest.: 900$
Passif
Dépôts :1000$

Si le déposant le transforme en liquide, la banque va enregistrer une insuffisance de réserves de 900$. Elle va s’efforcer de se réapprovisionner en réserves en cédant 900$ des ses titres de placement – cela signifie qu’elle peut vendre des obligations, des bons du Trésor ou des titres à l’open market.
Fondamentalement la banque A, par la vente, convertit 900$ d’investissements en liquidités pour satisfaire la demande de ses clients. La succession des étapes présentée ci dessous ne sera pas forcément exactement celle qui sera suivie en pratique mais, en principe, le processus peut être décrit ainsi :

(2) Banque A
Actif
Réserves : 1000$
Passif
Dépôts 1000$


(3) Banque A
Actif
Réserves dépensées
Passif
Débit ou suppression de compte de dépôts

Les titres liquidés par la banque A sont achetés par un client de la banque B. Avant son achat de titres vendus par la banque A, son dépôt était le suivant :

Banque B
Actif
Prêts, Invest. : 810$
Réserves: 90$
Passif
Dépôts : 900$

Son dépôt étant versé à la banque A, la banque B est confrontée à un solde de compensation défavorable de 900$. Elle y fait face avec du liquide ou des réserves – 90$ de réserves contrepartie du dépôt versé, 810$ obtenus par liquidation, vente à l’open market, de titres d’investissements.
Résultat net pour la banque B : 810$ par conversion de titres en liquide ou réserves, 90$ de réserves versées et 900$ de dépôts utilisés.
Les titres vendus par la banque B sur le marché sont achetés par un client de la banque C. Celle-ci doit faire face à un solde de compensation défavorable de 810$. Elle utilise les 81$ de réserves, contrepartie des 810$ de dépôts dépensés par l’acheteur des titres vendus par la banque B et par les réserves additionnelles de 729$ obtenues par la liquidation de ses propres titres, 729$ étant en un certain sens alloués en contrepartie des dépôts dépensés. Résultat net pour la banque C : 729$ de titres convertis en réserves, perte de 81$ de réserves et disparition de 810$ de dépôts.
La vente des titres par la banque C affecte la banque D. Une vague continue de liquidation d’investissements et de dépôts se propage dans le système bancaire :

Système bancaire
Actif (-10000$)
Réserves en moins :1000$
Invest. en moins : 9000$
Passif (-10000$)
Dépôts en moins : 10000$

La contraction totale des dépôts est ainsi égale à un multiple des liquidités retirées – le multiple étant l’inverse du ratio de réserves.
En relation avec cette présentation, il faut noter que si l’expansion des dépôts génère de nouveaux besoins en liquidités manuelles, la ponction résultante sur les réserves agit comme un frein au processus d’expansion, limitant la croissance des dépôts d’un montant égal à un multiple de la ponction. Inversement, si la contraction des dépôts sert à réduire le besoin de liquidités manuelles, le flux résultant de liquidités revenant dans les banques tend à amortir la contraction d’un multiple du flux de retour. L’évidence empirique, cependant, tend à montrer que les besoins de liquidités ne sont pas une fraction fixe du moyen de circulation, mais sont principalement déterminés par d’autres facteurs qui peuvent ou non être clairement liés à la quantité du moyen d’échange.
Il faut attirer l’attention sur le phénomène du « flottant ». Quand un paiement par chèque est réalisé, le bénéficiaire le dépose d’habitude à sa banque qui, ensuite, le présente à la banque de l’émetteur. Jusqu’à la présentation, le compte de l’émetteur n’est pas affecté alors que le compte du bénéficiaire est crédité. Pendant ce délai – qui peut être appréciable dans le cas de banques séparées géographiquement par une distance considérable -la monnaie de dépôt existe à deux endroits. H en résulte une surestimation statistique du moyen de paiement en circulation – temporairement pour un élément donné mais de façon permanente avec le flux continu d’opérations de présentation. Cette exagération statistique des dépôts est qualifiée de « flottant ».
Cas particuliers de création de dépôts par une banque en situation de monopole et par une banque appartenant à un système de banques en expansion simultanée.
Résumé :
À tout moment, la capacité d’une banque particulière à étendre ses prêts et investissements est une fonction de ses réserves excédentaires. Des exceptions techniques, d’importance non fondamentale, apparaissent dans les cas d’une banque bénéficiant plus ou moins d’une position de monopole et dans le cas d’une banque en croissance dans un système en croissance. Quand ils sont prêtés, ses dépôts sont un multiple des réserves ; ceci est vrai d’un système qui est la somme des positions individuelles des banques. Le multiplicateur est l’inverse du ratio de réserves.
Dépôts d’épargne et à terme
Les effets du transfert de fonds des déposants des dépôts à vue vers les dépôts à terme ou des dépôts à terme vers les dépôts à vue sont particulièrement intéressants. Ces effets varient quantitativement avec les obligations relatives de réserves.
Si par exemple l’obligation est de 3% pour les dépôts à termes et 10% sur les dépôts à vue, un transfert des premiers vers les seconds de 1000$ a les effets suivants :

Banque A
(1)
Actif
Réserves: 100$
Prêts, Inv.: 900$
Passif
Dépôts à vue: 1000$
(2)
Actif
Réserves: 100$
Prêts, Inv.: 900$
Passif
Dépôts à terme 1000$

À cette étape il faut noter que le moyen de circulation a été réduit de 1000$. La situation n’est pas un équilibre car la banque a des réserves excédentaires de 70$ correspondant à la réduction provoquée par le transfert.
Comme la banque s’adapte à la nouvelle situation, elle étend ses prêts et investissements de 70$ et perd 70$ de réserves au profit du reste du système :

(3) Banque A
Actif
Réserves ; 30$
Prêts, Inv. : 970$
Passif
Dépôts à terme: 1000$

En nous tournant vers le reste du système, nous pouvons décrire la suite des répercussions suivant l’impact des 70$ de réserves laissées par la banque A :

(4) Banque B
Actif
Réserves : 70$
Passif
Dépôts à vue : 70$
(5) Banque B
Actif
Réserves :7$
Prêts, Inv. : 63$
Passif
Dépôts à vue : 70$

Les répercussions s’étendent aux banques C, D, E et ainsi de suite. La somme de ces répercussions serait :

Actif
Réserves: 70$
Prêts, Inv.: 630$
Passif
Dépôts à vue : 700$

L’effet net du transfert sur l’ensemble du système, incluant la banque A dans laquelle le transfert initial a eu lieu, serait le suivant :
- Dépôts à vue (moyen de circulation) : moins 300$
- Dépôts à terme (ont une vitesse zéro et ne sont pas des moyens de circulation) : plus 1000$
- Prêts et investissements (plus 70$ dans la banque A, plus 630$ ailleurs) : plus 700$
Si le détenteur initial des 1000$ de dépôts à vue avait choisi d’investir directement dans une obligation émise par une société dans le but d’accroître ses immobilisations, les dépôts à vue seraient restés inchangés et l’investissement aurait augmenté de 1000$. La technique de l’investissement individuel au travers des dépôts à terme tend à réduire quantité de moyens de circulation et se traduit par une baisse de l’investissement.
Cette analyse révèle l’aspect déflationniste des dépôts à terme ou d’épargne et peut poser des questions sur le caractère souhaitable de tels dépôts et des techniques d’investissement individuel.
Il y a cependant d’autres considérations à prendre en compte dans l’estimation des effets inflationnistes ou déflationnistes des dépôts à terme. La monnaie remplit différentes fonctions. Parmi celles-ci, il y a celle qualifiée habituellement de réserve de valeur. La monnaie satisfait le désir de liquidité, qui est lui-même un assemblage de motifs. Normalement, une certaine proportion de la monnaie dans une communauté remplit à tout moment cette fonction et sa vitesse est zéro, réduisant la vitesse moyenne de l’ensemble du stock de monnaie. Mais le dépôt à terme ou d’épargne peut remplir cette fonction tout aussi bien que le dépôt à vue et même mieux, car il porte intérêt.
Si la monnaie oisive est convertible en dépôts d’épargne ou à terme, et partiellement au moins transformée en dépôts à vue actifs, la vitesse moyenne des dépôts à vue augmente suite au processus d’élimination des éléments à vitesse zéro.
Il faut donc considérer l’aspect inflationniste de la constitution de dépôts à terme. Les deux aspects doivent être pondérés dans toute évaluation du caractère socialement souhaitable des dépôts à terme et dans toute formulation de politique les concernant.
Comme technique d’investissement, le dépôt à terme est déflationniste, comme substitut de dépôt à vue, inflationniste. Dans la mesure où des catégories statistiques sont concernées, le transfert de dépôts à vue vers les dépôts à terme est déflationniste par le fait qu’il y a réduction dans la série temporelle des dépôts à vue. Cependant, si le dépôt à terme est réellement un substitut effectif au dépôt à vue dans la satisfaction des motifs de liquidité, le transfert remplace un dépôt à vue oisif par un dépôt plus petit mais actif Le résultat net de cette évacuation des éléments oisifs de la série des dépôts à vue est une hausse dans la vitesse totale des dépôts. Une baisse statistique dans M apporte nonobstant une hausse dans MV. Si, cependant, le dépôt à terme représente purement une technique d’investissement, à la fois M et MV baissent, et de toute évidence, l’interprétation déflationniste prévaut.